"Ils n'ont tout de même pas gaspillé plusieurs millions de dollars comme ça, c'est du gâchis."
Une drôle d'odeur, un drôle de paysage. Et encore, je ne suis même pas certain que "drôle" soit vraiment de circonstances ici. Une odeur âpre, prenante, entêtante, envoûtante. Une odeur de chaud, de métal, de poussière. Pas de fumées, bien au contraire, un ciel bleu, magnifique, l'air est clair, pur.
Il y a du monde dehors, j'ai d'ailleurs l'impression que tout le monde est dehors.
Comment cela a t'il commencé? Je ne sais plus trop, j'ai le souvenir des images qui me viennent, mais je ne suis plus certain de la chronologie exacte.
Etait-ce la maison dans laquelle je vivais? J'ai plutôt l'impression d'une boutique, une boutique de décoration même, avec son bric à brac de meubles, de rideaux, de cadres, de bibelots. Je pense que c'était un commerce car les pièces n'étaient pas vraiment séparées par des murs, mais plutôt un intelligent cloisonnement à base de tissus et d'ornements divers. Il y a du monde autour de moi. Hommes, femmes, enfants. Une vieille femme est assise sur un canapé. Je ne saurais dire si elle l'essaie ou si elle se repose. Le canapé lui semble assorti. Vieux, désuet, mais coquet.
Je n'arrive pas à me souvenir comment cela a commencé. Je me rappelle du silence. Soudain, tellement présent. Je crois que le bruit, que la vie, ne se remarque surtout par son absence. Ensuite, ce sont les couleurs qui disparaissent. Non pas un fondu enchaîné sur noir, un fondu tout simplement, sur une dominante orangée.
Tout s'éclair, tout brille, tout fond. Un monde étrange, orange. C'est fou ce que la peau d'un être humain peut sembler blafarde dans un tel décor. J'ai progressivement eu l'impression d'être le personnage d'une vieille photo déjà jaunie, que l'on aurait jeté au feu. Cette couleur nouvelle, c'est celle du feu. Tout brûle autour de moi. Je regarde la vieille dame, et je la vois blanchir avec la chaleur, en même temps que blanchit le canapé dessous elle. Je sais qu'elle est déjà morte. La veinarde. Tout brûle. Et moi avec. Je n'entends toujours rien. Mais je ressens. Je ressens cette douleur insupportable de mes chairs en train de fondre. Personne ne s'agite, personne ne panique, fabuleux instinct animal qui nous dit que de toutes manières il est trop tard. Je sais que je ne suis pas le seul à me consumer. Je sais qu'autour de moi, mes compagnons humains souffrent avec moi. Nous ne savons pas, nous ne comprenons pas, mais nous l'acceptons. A quoi bon fuir cette douleur, vu qu'elle nous colle au corps, comme pour remplacer notre peau qui fond doucement. Je regarde mes mains qui disparaissent, mes doigts qui finissent par s'assembler entre eux. Je suis toujours debout. Il parait que la crémation est la pire des tortures car c'est la seule mort vraiment lente, au cours de laquelle c'est justement le cerveau qui s'éteint en dernier, de sorte que nous profitions pleinement de la douleur, de la souffrance, tant physique par nos brûlures que morales de se voir mourir.
Mais ce n'est pas aujourd'hui que je connaîtrai le repos. La couleur finit de disparaître pour laisser sa place au noir, gris et blanc. De la cendre, de la poussière et de la rouille, voilà ce qu'il reste de nous. Je regarde encore sous le choc mes nouvelles mains déformées. Je sais que je n'ai plus ni poil ni cheveux. Nous restons là, sans bouger, sans vraiment réagir, zombies hébétés. Puis quelque chose s'agite, un homme, ou ce qu'il en reste, pris de panique se précipite vers la sortie des ruines de la boutique, mais comme seule issue il reçoit les gravas du plafond qui s'effondre sur lui au moment où il atteint la sortie. Paix à son âme. Il vient de quitter l'enfer alors que l'enfer vient de nous rejoindre.
Je ne sais pas comment j'ai fait pour sortir, me retrouver dans la rue. Je sens les brûlures sur mon corps, je sais qu'à présent elles feront partie de moi. Cette étrange odeur m'hypnotise, me fascine. Odeur de métal chaud mêlée à celle de la poussière. Je n'entends que le bruit du vent et des gravas, personne n'ose parler, de peur que le courroux divin ne nous frappe à nouveau. J'entends une femme qui se lamente:
- "Ils n'ont tout de même pas gaspillé plusieurs millions de dollars comme ça, c'est du gâchis."
Le prix d'une bombe est-il vraiment aussi important aujourd'hui?
©2005-2007 ~stefski